TEXTES et CHANSONS à ÉCOUTER | CREDITS |
MAKING OF

CANTO RO'
Etta Scollo e l'Orchestra Sinfonica Siciliana, hommage à Rosa Balistreri“

J'ai fait connaissance de la voix de Rosa à l'âge d'environ 14 ans. Quelqu'un m'avait donné une cassette avec quelques chansons d'elle dessus. Ce jour-là, j'avais la grippe, et je n'ai rien fait d'autre que d'écouter cette cassette. J'ai été impressionnée de la pureté de son chant, qui semblait liée directement à la vie dans tout ce qu'elle a d'absolu. Cela est resté en moi, peut-être à cause de la fièvre, comme une " blessure intérieure ".

Lors de la seule opportunité qui s'est ensuite présentée pour moi d'aller écouter Rosa en concert, j'étais de nouveau clouée au lit avec de la fièvre. A partir de ce moment-là, j'ai commencé à approfondir ma connaissance du répertoire de Rosa et me suis consacrée à la musique traditionnelle sicilienne.

Lorsque, plus tard, je me suis intéressée à d'autres genres musicaux, je n'ai jamais cessé de ressentir la voix et le style de Rosa comme un morceau de la musique même. J'ai trouvé des parallélismes entre la violence de ses chants et l'interprétation décharnée d'une Billy Holiday, qui dépeint dans " Strange Fruit " les cadavres d'esclaves pendus à des arbres.

Rosa faisait pour moi partie de ce genre de chanteuses : par exemple lorsqu'elle criait la chanson de prisonniers " Nda la victoria " ou chantait la complainte des mineurs du soufre dans " Caltanissetta fa quattru quarteri ".

Ces chansons ne devraient pas rester un trésor pour quelques privilégiés, ai-je pensé à l'époque. Cette culture, cette musique doivent être cultivées, respectées et surtout de nouveau chantées, pour que les chansons de Rosa résonnent dans les oreilles du plus grand nombre.

Je me suis toutefois sentie assez seule avec cette idée, et la première cassette de Rosa a donc d'abord fini dans un tiroir. Mais après plusieurs années d'expérience et d'évolution personnelle, je me suis trouvée face à ce " rêve du tiroir " qui revenait frapper à la porte. D'une certaine manière, j'ai voulu croire que c'était Rosa elle-même qui revenait, elle qui avait écrit et chanté dans son testament : " Quand je mourrai, je voudrais que mes chansons continuent d'être chantées ".

Plus je pensais à Rosa, plus le hasard m'offrais de belles histoires : comme lors de cette soirée inoubliable de janvier dans la Villa Virginia, où ce projet devait naître. J'étais invitée chez Milli et Leoluca Orlando (des personnes d'une exceptionnelle sensibilité qui croient en une Sicile mère de culture), qui avaient convié quelques amis, parmi lesquels des personnes qui avaient connu Rosa Balustrari. J'ai chanté ses chansons et nous avons parlé d'elle. Ce soir-là, à la Villa Virginia, je me suis souvenue de ma fièvre et du fait que je ne l'avais jamais vue sur scène. L'envie est alors montée en moi d'organiser pour elle une fête, une fête avec beaucoup d'amis.

Cette idée s'est concrétisée en une proposition que j'ai faite à l' " Orchestra Sinfonica Siciliana " de lui dédier un concert avec ses propres chansons, dans quelques uns de ces magnifiques lieux ouverts où résonne habituellement plutôt la force d'une aria de Verdi.

Lors des jours de répétition et de concert, j'ai surtout eu la chance de rencontrer des personnes formidables. Chacun me racontait ses souvenirs de Rosa, mais aussi son rapport personnel à sa culture.

Le soir de la première, à Palerme, j'ai ressenti, avec mon passé empli de voyages, de scènes et d'auditeurs les plus diverses, un frisson à la fois inattendu et familier. C'était la " magnifique fièvre de Rosa ", qui depuis ne m'a jamais quittée.

Etta Scollo, Amburgo, 12.09.2004



Le 20 septembre 1990, à Palerme, mourrait Rosa Balustrari, l'une des voix les plus vigoureuses et les plus importantes de notre tradition populaire. A partir de 1964 où elle fut invitée au " Festival della Canzone Popolare " de Salerno et où on lui décerna à elle et à Giovanna Daffini une récompense, Rosa Balustrari fut aussi l'une des protagonistes du " folk revival ", un mouvement qui se développa en Italie entre les années soixante et soixante-dix. Rosa Balustrari devint immédiatement l'une des personnalités les plus acclamées du mouvement de redécouverte de la musique populaire, qui faisait fureur dans ces années-là. Elle reçut une sorte de consécration officielle lorsqu'elle fut invitée par le " Nuovo Canzoniere Italiano " à participer au spectacle " Ci ragiono e ci canto " de Dario Fo. A l'époque, cela représenta un moment décisif, comme un manifeste chanté du nouveau mouvement musical. L'authenticité déchirante de sa voix, ses timbres sombres, son énergie intense et dramatique, en ont fait une sorte de symbole de ces années combatives et polémiques pendant lesquelles un grand intérêt pour la richesse et la variété de la culture populaire était en train de renaître. Ses interprétations, rigoureuses, pures, comme sculptées dans la pierre, tissaient un lien entre la tension du chant et l'histoire et le destin d'un peuple, du peuple sicilien.

Son visage, comme marqué par un chagrin antique et irrépressible, est devenu le symbole suggestif de la douleur et de la pauvreté dont parlaient ses chansons, qui venaient comme elle-même d'une tradition rurale.

Ce n'est pas seulement un devoir social et culturel, mais aussi pratiquement un devoir civique que celui de se souvenir de Rosa Balustrari et de tous ces poètes, ces hommes de lettres, ces gens de théâtre, ces marionnettistes, ces conteurs (" cuntisti "), qui représentent le meilleur de notre tradition et de nos racines culturelles, ainsi que d'évoquer la mémoire de tous les scientifiques (Pitrè, Salamone Marino, Cocchiara, Vigo, Uccello, Favara, Feliciotto et d'autres), qui ont consacré toute leur vie à la sauvegarde de la mémoire pour les générations futures. Dans cette idée louable de lancer un renouveau culturel, la Fondation de l'Orchestre Symphonique Sicilien s'est engagée à prendre part au stimulant projet de la chanteuse et compositrice Etta Scollo, originaire de Catania mais vivant depuis des années à Hambourg, qui souhaitait mettre sur pied une œuvre intitulée " Canta Ro' ! " (c'est par ces paroles que le poète Ignazio Buttitta exhortait Rosa Balustrari à chanter) et à l'insérer dans les programmes d'été de différentes " demeures historiques et résidences artistiques ".

Le concert " Canta Ro' ! " (sous-titre : " Rosa, la dernière chanteuse sicilienne ") a été présenté pour la première fois dans le hall de la Bibliothèque Régionale de Palerme, puis repris dans le patio du siège épiscopal de Cefalù ainsi que dans les jardins de la tricentenaire Villa Spedalotto à Bagheria. Le chef d'orchestre était le prestigieux Maestro Angelo Faja.

Ce fut un succès extraordinaire, presque inattendu pour un projet pour lequel on avait plutôt mille craintes - car la tâche était ardue : transcrire le monde expressif de la Balistreri en une orchestration symphonique, et cela sans tomber dans des imitations trop prévisibles. L'intelligence de la Scollo a su éviter ce piège : elle présenta de brillants arrangements inédits qu'elle avait travaillés avec des musiciens de Hambourg, et ne céda pas à la facilité de copier, dans ses reprises, la voix et le chant de la Balistreri. Ce projet musical (" le projet de ma vie ", a avoué Etta Scollo, émue, au public) a suscité un grand intérêt auprès du chef d'orchestre Maestro Faja et des professeurs de l'orchestre, qui ont alors rendu hommage à la gracile musicienne, à sa voix fabuleuse et au pathos de son interprétation, qualité devenue rare.

Sans trahir l'esprit qu'exprimait la Balistreri lorsqu'elle chantait ses ballades, Etta Scollo s'est créé un style d'interprétation tout à fait personnel (dont l'originalité est aussi due à la présence, en tant que musicien invité, de l'instrumentaliste polyvalent Fabio Tricomi), un style qui épouse les particularités de sa voix.

Les morceaux évoluent depuis "Quantu basilicò", "U cunigghiu", "Lu focu di la paglia" et "A Curuna" vers des chansons de prisonniers comme "Lu libbru di li nfami", "Nda la Vicaria", jusqu'au manifeste d'Ignazio Buttita contre la domination et l'exploitation "Li pirati a Palermu", pour terminer par le déchirant "Quannu moru", qui constitue le véritable testament spirituel de Rosa Balustrari. " C'est cette chanson qui m'a donné l'envie de faire revivre la mémoire de Rosa ", a dit Etta Scollo.

Pippo Ardini



J'ai fait la connaissance de Rosa Balistreri à Florence il y a de cela environ 22 ans, dans la maison d'un peintre, un ami à moi. Ce soir-là, Rosa Balustrari chanta le " Lamento pour la mort de Turiddu Carnivali ", un petit poème que j'ai écrit. Cette soirée-là, je ne l'oublierai jamais. La voix de Rosa, son chant comme étranglé, dramatique, angoissé, on aurait cru qu'il venait de la terre brûlée de Silice. J'ai eu l'impression de l'avoir toujours connue, de l'avoir vue naître et entendue toute ma vie : gamine, pieds nus, pauvre, femme, mère, car Rosa Balustrari est un personnage fabuleux, je dirais qu'elle est un drame, un roman, un film sans visage. Rosa Balistreri est un personnage qui progresse sur un fil de coton, un personnage qui a un cœur pour tout, qui aime tout le monde, un cœur ancien, antique par la Sicile de Vittorini et Quasimodo, un cœur juvénile par la Sicile de Guttuso et de Leonardo Sciascia.

Ignazio Buttitta, le 22 octobre 1984.

Avec l'aimable concession de la famille Balistreri.